12 weeks romance

Le nez dans mon écharpe, je souffle un peu plus fort pour me réchauffer et me donner du courage. Même si je me trouve sur le toit de l’hôtel, je me sens toute petite. De nombreux autres buildings plus élevés surplombent la terrasse déserte où j’ai trouvé refuge. Les lumières de la ville illuminent le ciel alors qu’il fait nuit. Après un bref tour d’horizon sur la terrasse, je trouve un endroit pour poser mon smartphone à l’aide d’un trépied. Je vérifie l’image pour d’obtenir le meilleur angle de la prise de vue que je m’apprête à tourner. Impeccable ! Avec ce cadrage, on peut deviner que je suis dans une grande ville américaine, sans pour autant identifier laquelle. C’est parfait ! Il faut que mes followers se posent des questions, pour attiser leur curiosité car pour le moment, je ne peux leur révéler où je suis et surtout, pourquoi j’y suis. Sur ma dernière vidéo postée la semaine passée, je skate dans l’aéroport à Paris juste avant de m’envoler pour New-York. J’ai reçu plein de commentaires me demandant où j’allais, j’ai juste répondu avec l’emoji 🤫. Cela fait partie de la stratégie de communication que l’on a mise en place avec Phil. Enfin, stratégie, c’est un bien grand mot pour résumer notre improvisation totale. Ni lui ni moi ne sommes vraiment spécialistes des réseaux sociaux, alors on décide chaque jour de ce que l’on fait !
Je déclenche l’enregistrement de la vidéo et c’est parti, je lance ma board sur le sol avant de monter dessus. Le revêtement un peu granuleux de la terrasse me rappelle celui de la rue de mon enfance, là où j’ai fait mes premières armes sur une planche et pris mes plus grosses gamelles. Quand je testais une nouvelle figure, mes genoux de petite fille ont parfois mis des semaines à cicatriser malgré tous les bons soins de ma grand-mère. Il vaut mieux ne pas tomber ici non plus, au risque d’en garder des souvenirs douloureux sur la peau.
Après quelques allers-retours à simplement rouler pour m’habituer à la surface, j’esquisse mes pas d’échauffement, ceux que je répète au début de chaque entraînement. Comme une pianiste qui fait ses gammes, sauf que mon instrument à moi est un longboard. Un longboard, c’est un skate plus long et plus large que les planches classiques, sur lequel on peut effectuer des pas de danse, des sauts, des figures. La discipline que je pratique s’appelle le longboard dancing. C’est ma passion depuis que j’ai sept ans.
Revenons-en à ma vidéo du jour… Avec toutes mes années de pratique, je sais au millimètre près comment ma planche va réagir selon l’endroit et la force avec laquelle je pose le pied dessus. J’enchaine les Peter Pan et les cross steps en mode « détendue ». Je me sens exactement à ma place sur cet engin qui donne du fil à retordre au commun des mortels. Tout me semble si simple quand je pratique seule, sans personne pour me regarder. Je peux me concentrer, être pleinement à l’intérieur de moi-même, ressentir la joie de me faire obéir par ma planche, l’excitation de la vitesse sous mes pieds, le souffle de l’air sur mes joues… Quand j’ai du public, je lutte avec ma propre image. J’ai le sentiment de me regarder moi-même depuis l’extérieur et je me juge plus vite que mon ombre. Ce que je fais est rarement assez bien selon mes critères.
Pour alimenter mes réseaux sociaux, il faut que j’enregistre quelque chose de plus spectaculaire… Je tente quelques figures plus compliquées comme le fakie shove-it ou le holy body varial. Avec un peu de musique, ça fera une chouette vidéo. Je ne me prends jamais trop la tête avec ce que je poste sur Instagram et TikTok. Certains skateurs diffusent de véritables petits films, montés avec soins et tournés par des professionnels. Moi, je me contente de partager des vidéos brutes de mes entrainements ou les lines de mes compétitions avec une bande sonore fidèle à ce que j’écoute. Je n’obtiens pas les milliers de likes de mes camarades, mais ce qui compte pour moi, c’est d’échanger avec celles et ceux qui laissent des commentaires, de les conseiller, d’écouter leurs suggestions… Ça va plus loin que le virtuel. Quand je me sens en échec après une compétition ratée, mes followers répondent présents pour me remonter le moral, tout autant que pour me célébrer quand je réussis. Ma communauté est à taille humaine et bienveillante, c’est ce qui compte le plus.
Bon, il est tard, il faut que je me décide à terminer la vidéo et à aller me coucher si je ne veux pas être complètement épuisée demain, enfin, tout à l’heure car il est déjà plus de minuit. Dans une dizaine d’heures, la grande aventure qui m’a conduite à New-York va commencer. Rien que d’y penser, mon ventre se serre sous l’effet de l’angoisse. C’est un peu idiot car j’ai justement accepté ce contrat parce qu’il n’y a pas d’enjeu pour moi. Allez Lyra, ressaisis-toi ! Pour chasser mon anxiété, j’effectue une dernière line, celle que j’avais présentée aux qualificatifs du championnat de France et que je maîtrise sur le bout de doigts. Celle que je vais proposer demain… Une fois de plus, je la réussis à la perfection. Pour fêter ce succès, je brandis ma planche triomphalement au-dessus de ma tête d’une main tout en saluant le futur public derrière mon smartphone de l’autre. Le stress ressenti quelques instants plus tôt s’est évaporé aussi vite qu’il est arrivé. Je ris à gorge déployée de soulagement, totalement immergée dans l’instant, j’ai même l’impression d’entendre les applaudissements de la foule en délire. Sauf que… Non, j’entends vraiment quelqu’un qui applaudit ! Prête à voir débarquer un serial killer, je serre ma planche contre moi (je pourrais toujours l‘utiliser comme une arme en cas de besoin) et je tourne la tête vers l’escalier d’accès au toit d’où vient le bruit. La silhouette gracile d’un jeune homme dont la capuche se découpe comme une ombre chinoise dans la lumière de l’embrasure de la porte. J’ai n’ai pas le temps de réfléchir plus longtemps à ma stratégie de défense (ou d’attaque ?) qu’une voix chaude à l’accent non-identifiée me félicite en anglais :
– Waouh ! Bravo, je n’avais jamais rien vu de tel !
La douceur de son ton me fait baisser la garde. Instinctivement, je sens que je ne risque rien. Il s’avance un peu dans la lumière et je le distingue mieux. Il doit avoir mon âge, dans les 17 ans, ou pas loin. Il se dégage de sa posture quelque chose d’extrêmement cool. Je comprends soudain qu’il a non seulement assisté à ma line, mais aussi à mon petit spectacle de célébration, la honte. Je pique un fard dans le noir. Comme à chaque fois que je ressens de la honte, je choisis d’assumer plutôt que de faire semblant. Un peu timide de parler en anglais, je réponds tout de même.
– Merci ! Tu parles de mes acrobaties ou de ma danse de la joie ?
– Les deux ! J’ai aimé l’énergie à chaque fois ! s’enthousiasme sincèrement le jeune homme.
Bêtement flattée, je rougis encore plus. Heureusement qu’il ne peut pas me voir. J’esquisse une petite révérence qui indique que je prends les choses avec élégance. Il s’approche encore et, mon pouls s’accélère de façon ridicule. Il est vêtu intégralement de noir, une casquette vissée sur la tête, la capuche de son sweat par-dessus. Un masque, noir lui aussi, lui cache le bas du visage. Dans la pénombre, je peux tout juste distinguer ses yeux noirs et brillants qui trahissent un grand sourire.
– Je ne suis pas le seul à avoir du mal à dormir à ce que je vois ? déclare-t-il.
– Je me couche toujours tard, mais avec le décalage horaire et le stress, c’est encore pire, je confirme.
– Hum, je connais bien… C’est pour ça que quand je voyage, je cherche toujours l’endroit le plus haut pour regarder les étoiles, ça m’apaise.
Le jeune homme lève alors le nez vers le ciel et constate avec dépit qu’il n’y a rien à admirer ce soir.
– Malheureusement, avec les lumières de la ville, on ne voit pas grand-chose.
Il a raison, on les distingue à peine. Spontanément, je tends vers lui mon skate pour lui montrer la décoration qui figure sur la partie du dessous : un ciel étoilé avec en son centre, les cinq étoiles qui forment la constellation de la Lyre. Je la dessine partout, c’est une sorte de signature qui rappelle mon prénom. Elle est sur chacune de mes planches. Et je ne l’avouerai pas, mais je crois qu’elle me porte bonheur.
– Tiens, j’ai quelques étoiles pour toi, lui dis-je.
Il rit, d’un rire velouté et musical qui déclenche une chaleur inattendue dans mon ventre pourtant serré de stress il y a quelques minutes. C’est pas possible ! Je ne sais pas si c’est l’angoisse ou la fatigue, mais mes émotions sont en vrac ce soir. J’ai soudain très envie qu’il baisse son masque pour découvrir son visage.
– C’est magnifique ce que tu fais avec ta board… Est-ce que tu permets que j’essaye de rouler un peu avec ?
Si certains ont peur qu’on abime leur matériel, je prête toujours mes planches avec plaisir, j’aime l’idée de partager passion avec ceux qui s’y intéressent. Je fais glisser la planche jusqu’à lui.
– Bien sûr, va-z-y ! Appuie bien sur ton pied avant et sois souple sur tes genoux.
Avec la souplesse d’un chat, il prend son élan et monte sur la planche. Il a un bon équilibre et une certaine aisance. Au bout de quelques secondes, il esquisse quelques pas. Il assure carrément, jusqu’à ce qu’il se déséquilibre et continue sa course à côté de la planche. J’arrête du pied le longboard qui arrive sur moi comme une fusée. Je félicite le jeune homme :
– Pas mal non plus !
– Merci ! J’ai fait du skate il y a longtemps, c’est différent, mais les sensations sont cool.
Moi qui suis une vraie pipelette habituellement, je ne sais que trop quoi lui dire pour continuer la discussion. J’ai un peu honte de parler avec mon accent français alors que cela semble être sa langue natale, même si je suis incapable de dire d’où vient son accent.
– Ton accent vient d’où ? j’ose lui demander.
– D’un peu partout… Australie, Suède et Canada, me répond-il toujours avec ce même sourire dans la voix.
Je ne sais pas s’il dit vrai ou s’il se moque de moi.
– Et toi, me demande-t-il ? Tu es française, non ?
– Bingo, mon fort accent m’a trahie, c’est ça ? je réponds avec une pointe d’ironie
L’accent français est le plus sexy, tous les anglophones sont d’accord là-dessus. Ton accent n’est pas si fort que ça, mais j’ai l’oreille.
Sexy, mon accent est sexy, c’est la panique dans ma tête. Il faut que je dise quelque chose d’intelligent pour masquer mon trouble.
– Heu, toi aussi, ton accent est… sexy.
– Formidable, je ne pouvais pas faire plus naze comme réponse.
– Hum, merci, réplique-t-il gêné au milieu d’un rire un peu trop aigu pour être naturel.
Un silence de quelques secondes s’installe alors que l’on se regarde tous les deux aussi mal à l’aise l’un que l’autre. Tout mon corps est en feu alors qu’il caille sévèrement en cette nuit d’automne. Je réprime une envie de parler pour combler le vide, je me suis déjà assez humiliée pour la soirée. Après quelques secondes qui semblent éternelles, c’est lui qui finit par rompre le silence.
– Je… Heu, je vais aller me coucher. J’ai une grosse journée demain. Merci de m’avoir prêté ta board, c’était cool.
– Oh, c’est rien. Avec plaisir, je réponds à la fois soulagée et déçue de le voir partir.
– À bientôt, skater girl ? interroge-t-il.
– À bientôt, sexy boy ! dis-je d’un ton bien plus assuré que ce que je ressens.
Il me regarde encore quelques secondes puis agite la main en guise d’au-revoir avant d’essayer d’ouvrir la porte de l’escalier. Celle-ci résiste quelques secondes, le temps pour moi de nous imaginer coincés tous les deux sur ce toit, obligés de se prendre dans les bras pour se réchauffer et ne pas mourir de froid, comme dans une comédie romantique. La porte finit par céder. C’est quand celle-ci se referme en couinant que j’hésite à lui courir après pour lui demander son prénom. Quel cœur d’artichaut je suis ! Mais à quoi bon, demain, je quitte l’hôtel, je ne le reverrai jamais. Et puis, avec l’émission qui débute, je ne vais pas avoir le temps de faire quoi que ce soit à part travailler. Sortir avec un garçon ou pire, tomber amoureuse, c’est juste une perte d’énergie. C’est en tout cas ce que je me dis pour me raisonner en rangeant mon téléphone et mon trépied. Je file dans ma chambre pour dormir au moins quelques heures. Enfin, j’espère…

Cela fait des heures que je me retourne dans mon lit… La qualité du couchage n’a rien à voir : mon lit est ferme comme il faut avec des draps repassés et tirés au carré tous les jours. Je me sens si bien dans ce lit tout douillet, c’est un crime de ne pas m’endormir ! Si je n’avais pas autant la flemme d’avoir froid, je serais bien capable de retourner sur le toit pour rouler un peu histoire de dénouer mes nerfs en pelote… Il est 2 heures du matin, ce qui nous fait 8 heures du matin en France. On est samedi, c’est bien trop tôt pour que j’appelle Alice, elle risque de me tuer si je la réveille aussi tôt un jour sans lycée ! Mes grands-parents sont debout eux, c’est certain, mais si je leur téléphone maintenant, ça risque de les inquiéter. Il n’y a donc que mes pensées et moi, en plein meeting complètement inutile. Dans quelques heures, je serai sur scène pour ma première participation à une émission internationale. Je suis donc très logiquement en train de cogiter à toutes les gaffes que je pourrais faire, histoire de pouvoir les éviter. Il y a le coup classique du lacet qui se défait en plein exercice, qui se prend dans mes roues et me fait chuter lamentablement en direct. Penser à vérifier qu’ils sont bien rentrés (ce que je fais de toute façon à chaque fois que je roule). Il y a la possibilité que mon cerveau bugue et me fasse bégayer mon anglais. Préparer une phrase type que je peux dire, au cas où du genre : « I am so happy to be there » ou « I am very proud to represent my country ». Il y a l’option très plausible où je ne reconnais pas mon prénom quand on s’adresse à moi sur le plateau. Mon prénom, c’est Lyra, prononcé « Lira » mais ici, tout le monde le prononce « Laïra ». J’avoue que ça ne me déplait pas, mais j’ai toujours un petit temps d’arrêt avant de comprendre qu’on s’adresse bien à moi. Il y a aussi le cas où je ne mange pas assez et où je tombe dans les pommes. Ha Ha, ça, ça ne risque pas d’arriver. Le jour où je sauterais un repas n’est pas arrivé ! Ce qui m’amène à la version la pire : je fais une indigestion et vomit tripes et boyaux sur le plateau pendant mon passage !
En parlant de manger, je pourrais peut-être commander quelque chose au room service histoire de passer le temps ? Non, mauvaise idée, ça va m’obliger à sortir du lit pour ouvrir la porte…
Je saisis mon téléphone sur la table de nuit. Je sais que scroller sur les réseaux ne va pas m’aider à m’endormir, mais à quoi bon continuer à me torturer ? J’ouvre Insta, ma publication a déjà quelques likes et commentaires sympas malgré l’heure à laquelle je l’ai postée pour les Français. Je vois que le dernier like est signé Tim… Il est donc réveillé, il doit sûrement y avoir des vagues à surfer. Je résiste à l’envie de l’appeler, mais la fatigue me fait lâcher prise. Il décroche à la première sonnerie.
– Hey, salut beauté !
Entendre sa voix, c’est comme être à la maison.
– Salut, toi, tu es en route pour la plage ? je lui demande après avoir entendu le bruit d’un klaxon.
Oui, je suis en voiture avec Alex il y a du gros qui déroule, tu vas manquer une session d’anthologie ! Mais t’es où d’ailleurs ?
Peu de personnes sont dans la confidence concernant l’émission, j’ai préféré ne rien dire à Tim parce que je n’avais pas envie qu’il me dissuade d’y aller. Un programme pareil n’est pas du tout aligné avec ses valeurs. Ni avec les miennes, d’ailleurs. Lui en parler, c’était faire une croix sur le show.
– C’est secret encore pour quelques heures, mais je pourrai t’en dire plus dès demain, promis.
– Tu vas bien ? Tu as une voix bizarre ?
Punaise, il me connaît tellement bien.
– Oui, oui, ça va. Je n’arrive pas à dormir parce que je suis stressée. C’est con, mais j’avais envie d’entendre ta voix, tu parviens toujours à me rassurer. Je t’ai appelé par habitude…
Je l’entends respirer profondément, comme si ça lui faisait mal, avant de me répondre.
– Je comprends, moi aussi j’ai envie de t’appeler toutes les cinq minutes, my love.
– Tim… Tu n’as plus le droit de m’appeler comme ça ! je lui rétorque agacée.
– Pardon, comme tu dis, c’est l’habitude, je crois que je t’appellerai toute ma vie « my love ».
C’est ta nouvelle copine qui va être ravie !
Je ne peux m’empêcher de le provoquer. Il m’a quittée il y a trois mois et même si on sait tous les deux que c’est mieux comme ça, j’éprouve une certaine nostalgie de l’époque où nous étions ensemble.
– Il n’y a personne d’autre, Lyra, tu le sais.
– Non, je ne le sais pas, mais quand bien même, tu fais ce que tu veux… Le ton que j’emploie indique pourtant tout l’inverse.
– Lyra… Je…
– Tu n’as pas à te justifier, Tim, je le coupe avec douceur. Je suis à fleur de peau, je suis loin de la maison et tu me manques.
– Toi aussi, tu me manques. Est-ce que je peux faire quelque chose pour toi ?
Je crève d’envie de lui dire de s’abonner à la chaine 12 WEEKS sur YouTube et de regarder la nuit prochaine. Mais je n’ai pas le droit. Je sais qu’Alice a prévu un envoi massif de messages lors de mon passage pour prévenir tous les gens que l’on connait. Tout le monde sera en train de dormir en France, mais j’apprécie qu’elle me soutienne ainsi.
– Ce que tu peux faire pour moi ? Tu peux garder ton téléphone allumé cette nuit. Tu vas recevoir un message et tu comprendras tout.
– C’est bien mystérieux, mais ça marche.
– Tu veux bien me promettre quelque-chose, Tim ?
– Tout ce que tu veux.
– Ne me juge pas. J’ai mes raisons de faire ce que je fais.
Le silence est lourd. Les milliers de kilomètres qui nous séparent d’un côté à l’autre de l’Atlantique semblent multipliés par dix.
– Tim ?
– Bien sûr, je ne te jugerai jamais ? Je sais qui tu es, Lyra.
– Merci, my love…
Je me mords la langue alors que je l’appelle moi aussi par le petit surnom de couple qu’on se donnait et qui faisait bien marrer tous nos potes. Je l’entends qui rit.
– On arrive à la plage, tu m’appelles demain pour m’expliquer tous ces mystères que tu fais ?
– Promis. Merci Tim.
– Bye, my love.
– Bye.
Je raccroche le cœur rassuré. Mes yeux piquent, je baille… C’est le moment de fermer les yeux si je ne veux pas rater le train du sommeil… Demain, tout commence.

– Super Lyra (Laïra !), very good ! Replace-toi vite à ton point de départ, on va faire quelques modifications de caméra.
La voix métallique du réalisateur dans le haut-parleur me fait bien comprendre qu’il faut que je me dépêche. Cela fait déjà 10 minutes que je suis en répétition sur le plateau alors que j’en ai 15 en tout et pour tout. Il a fallu que l’on change mes marques, que le caméraman se déplace différemment parce que le résultat ne convenait pas aux producteurs. J’ai beau n’être qu’une figurante dans ce show, ils veulent que le résultat à l’image soit parfait. Phil s’approche de moi. L’air tendu qu’il affiche me donne envie de lui indiquer les toilettes les plus proches pour qu’il se soulage. Je n’en fais rien, je sais qu’il n’a pas d’humour quand il est stressé.
– Ça va Lyra ? Tu te sens bien ?
– Pas vraiment, je me sens déguisée, je rétorque avec honnêteté.
– C’est vrai que… ça te change, avoue mon cher manager. Mais tu es très jolie aussi comme ça, continue-t-il maladroitement.
Il est vraiment mignon à vouloir me rassurer. Je vois qu’il est lui aussi en train de chercher ses marques dans cet univers de reality show qu’il ne maîtrise pas.
En ce qui me concerne, je ne suis pas à l’aise du tout. Ce n’est pas ma chorégraphie qui me pose problème (je pourrais la faire en dormant), mais plutôt la manière dont je suis habillée et coiffée. Je porte une tenue qui ressemble à un uniforme scolaire : chemise blanche, jupe courte rayée bleue et grise, cravate grise à liseré rose, grandes chaussettes rayées, baskets blanches. Pour moi qui m’habille essentiellement de vêtements colorés pour ne pas dire arc-en-ciel, c’est comme si j’étais déguisée dans un costume qui ne me plaît pas. Mes cheveux ont été ultra-lissés au fer et mon maquillage me vieillit de plusieurs années. Quand je me suis vue dans le miroir, j’ai cru voir ma mère.
Toujours dans l’intention de me soutenir, Phil ajoute :
– Ta line est parfaite, essaye de t’amuser un peu.
Arrivée sur ma marque de départ, j’ai déjà oublié le conseil de mon manager. Au top de la régie, je relance ma prestation. J’ai une minute et trente secondes pour monter l’étendue de mon talent. C’est assez long, ça fait plusieurs allers-retours sur la grande scène montée pour l’émission, donc j’ai ajouté des passages où je ne fais que des mouvements avec les bras. La production m’a demandé de faire simple et propre, d’assurer un enchainement sans risques pour cette première émission, c’est ce que je fais.
– Merci Lyra, n’hésite pas à sourire plus. Tu peux retourner en coulisses, m’ordonne le chargé de production quand j’ai terminé.
Une fois dans ma loge, j’enlève les habits que je porterai ce soir. Maladroite comme je suis, je risque de les tacher en prenant mon repas. Papy me dit souvent avec affection que j’ai deux mains gauches, mais deux pieds droits pour être aussi agile sur un skate.
Phil arrive dans la loge alors que je suis en train de déballer notre déjeuner : des salades colorées avec du concombre et de la mangue, des veggie burgers bien dodus, deux sundaes dégoulinants de caramel et deux limonades maison. La production sait prendre soin des artistes !
Nous déjeunons en silence. Pas besoin de parler, nous savons tous les deux que nous sommes nerveux. Quand j’ai terminé ma glace, je sors mon cahier de croquis pour faire passer le temps. Phil tique tout de suite, agacé.
– Lyra, tu pourrais faire tes leçons au lieu de dessiner ?
Je déteste quand il se prend pour mon père.
– Tu rigoles j’espère ? Le direct commence dans six heures et je n’ai pas le droit de sortir de cette loge, il va bien falloir que je m’occupe. Je sais que tu as promis que je ne prendrai pas de retard dans mes cours, mais tu pourrais être un peu humain, non ? J’ai le stressomètre à trouze mille et tu me parles de rattraper mes leçons ?
– Pardon, Lyra, je suis nul. Moi aussi je suis un peu sous pression avec tout ça.
– Un peu ? dis-je ironiquement.
– Bon, totalement nul.
– T’inquiète. Heureusement, ça ne va pas durer longtemps, dans quelques semaines on sera rentrés au Bretagne et on retournera surfer avec Tim et Alex, à la cool.
– Oui, mais en attendant, on va faire de notre mieux pour assurer. Enfin, surtout toi !
– Phil, même si ça me fait peur tout ça, j’ai de l’a chance de t’avoir avec moi pour vivre tout ça, alors merci.
Il tourne la tête, gêné par ma soudaine effusion.
– Oh, bah, c’est rien.
Il y a quelques semaines, quand j’ai reçu un MP sur Instagram voulant me recruter pour ce show, j’ai cru à une blague. « Bonjour Lyra, c’est Kelly, la productrice d’un futur spectacle de survie des talents (j’ai compris que google trad avait frappé pour traduire « talents survival show »). Je t’ai repérée grâce à tes vidéos impressionnantes. On souhaiterait t’auditionner pour notre émission à New York. Est-ce que ton manager peut m’envoyer un mail ? ». Je l’ai montré en riant à Phil. Phil, c’est d’abord mon oncle. Il a 10 ans de plus que moi, mais j’ai passé quelques années à vivre dans la même maison que lui chez mes grands-parents. C’est avec lui que j’ai commencé le skate, c’est lui qui m’entraîne en longboard dancing, c’est lui qui me conseille et depuis que j’ai attiré l’œil de quelques sponsors, c’est lui qui fait office de manager. Il a pris le message au sérieux et a répondu à Kelly tout en se renseignant sur la maison de production pour laquelle elle travaillait. On a envoyé plusieurs vidéos de différentes lines. J’ai aussi proposé des choses moins difficiles et plus chorégraphiées. Finalement, ça n’était pas une blague. Il y a deux semaines, on m’a proposé une place dans l’émission. Même si c’était au dernier moment, je n’ai pas hésité longtemps. Phil et moi sommes très grassement payés pour chaque semaine où je reste dans le show. C’est le genre de propositions qu’il est compliqué de refuser. On nous a clairement fait comprendre que la concurrence était solide et que je ne faisais pas partie des favoris. On m’a demandé d’avoir six numéros différents à proposer, sous-entendu que je n’en aurais pas besoin de plus car je n’ai aucune chance de durer plus de six émissions.
Le survival show organisé par le groupe Griffin qui produit des spectacles musicaux et de cirque contemporain (dans le style du Cirque du Soleil), en partenariat avec le label de musique sud-coréen PJK. Il s’appelle 12 WEEKS et dure, comme son nom l’indique, 12 semaines. Il compte 21 concurrents (en solo ou en équipe) de moins de 21 ans venus du monde entier qui vont s’affronter chaque semaine en proposant le meilleur de leur spécialité dans un show diffusé en direct sur YouTube. Chaque semaine, un ou plusieurs de ces 21 concurrents est éliminés. Deux finalistes s’affronteront lors de la dernière émission et le gagnant remportera la somme de 150 000$. J’ai beau savoir que je ne vais pas aller au bout, je ne peux m’empêcher d’imaginer à quel point ces 150 000$ changeraient la donne pour ma famille.
Il a fallu convaincre mes grands-parents et Madame Plisson, la principale du lycée. Avec Phil comme chaperon, ça n’a pas été si compliqué. On a assuré que je rattraperai les cours en temps réel grâce à l’aide de ma meilleure amie, Alice, qui est aussi dans la confidence et qui m’enverra tout par mail au fur et à mesure. Et puis, l’émission commençant mi-novembre, je serai revenue pour la rentrée après les vacances de Noël, ça n’était pas si long. Madame Plisson, m’a dit que c’était une aventure unique et qu’elle était très fière d’avoir une élève aussi talentueuse dans son lycée. J’avoue que je ne m’attendais pas à tant de soutien. Phil a démissionné de son boulot qui l’ennuyait dans un cabinet comptable en se disant qu’il trouverait toujours du travail en rentrant. En attendant, en plus de notre salaire hebdomadaire très confortable, tous nos frais sont pris en charge durant ma présence dans 12 WEEKS.
Après une petite heure à dessiner, j’en ai déjà marre. Comme tous les enfants qui ont grandi sur une île, je déteste rester enfermée. On m’a dit que j’avais le droit de sortir prendre l’air accompagnée du garde du corps qui stationne devant la porte de la loge. Je ne suis pas sous surveillance, mais presque. Personne ne doit savoir qui sont les participants de 12 WEEKS avant la diffusion de l’émission en live sur YouTube ce soir. Les 21 concurrents doivent rester très discrets car les journalistes sont extrêmement curieux et à l’affut de toutes ce qui concernent le show depuis l’annonce par Griffin et PJK de leur alliance sur ce projet. Quiconque gagnera est assuré de voir sa carrière internationale mise sur orbite avec le soutien de ces deux poids lourds. L’enjeu est colossal d’après ce que m’a expliqué Phil. En tout cas, même moi je n’ai aucune idée de qui sont mes adversaires.
J’ouvre la porte et demande à Luis, « mon » garde du corps, s’il peut m’accompagner dehors. Sans un mot, mais avec un grand sourire, il mobilise ses presque 2 mètres et de plus de 100 kg pour me tendre un masque et une casquette siglés du griffon, symbole du groupe Griffin, pour que je ne sois pas reconnaissable. Flûte, je ne peux pas prendre mon skate pour ne divulguer aucune information. Je le suis à travers un dédale de couloirs encombrés de matériel audiovisuel, nous passons devant des loges numérotées. Les autres participants sont juste derrière ces portes. Est-ce qu’ils sont aussi anxieux que moi ?
Nous arrivons enfin à la lumière du jour, hors de cet immense studio télé. Il n’y a que du bitume à l’horizon du parking sur lequel je suis supposée prendre un bol d’air. Sans mon skate, je me sens un peu inutile. J’esquisse quelques pas de danse, je fais quelques acrobaties de gymnastique et je m’étire comme un chat face au timide soleil qui perce derrière les nuages gris. Après une demi-heure, je décide de rentrer, escortée par Luis, toujours aussi baraqué et aussi silencieux.
Sur le chemin du retour vers ma loge, l’effervescence est plus fort qu’à l’aller. La tension semble être montée d’un cran. Nous croisons des membres de staff coréen qui n’ont pas l’air heureux de nous voir, Luis et moi. Nous nous arrêtons dans un couloir. Luis fait un geste pour s’excuser d’une main et me pousse gentiment contre le mur de l’autre. En face de nous arrive en file indienne un groupe de personnes courbée et cachées chacune sous une couverture siglée PJK, guidée par un membre du staff pour ne pas se prendre les murs ! Un, deux, trois… je compte sept silhouettes fantômes, en tout. En quelque secondes, elles sont toutes passées. L’agitation retombe instantanément. Je viens de croiser la concurrence et visiblement, elle est précieuse aux yeux de la production.

