12 weeks romance

Mes oreilles bourdonnent, j’ai le souffle court, je parviens à peine à suivre Lynette, la chargée de production, qui m’accompagne en coulisses. Derrière-moi, je sens la présence rassurante de Phil et celle tout aussi protectrice de Luis. Mon champ de vision est comme réduit, je ne vois que ce qui est devant moi, tout le reste autour est sombre. Nous arrivons au bord de la scène, une maquilleuse me passe quelques coups de pinceau sur le nez pendant qu’un coiffeur replace mes cheveux derrière une oreille. Sur scène, je distingue un jeune homme en train de jongler de manière frénétique sur une musique techno, entouré de lumières aux tonalités vertes. Son numéro se termine, les applaudissements fusent, il s’avance vers le devant de la scène. J’entends qu’il discute avec le jury sans parvenir à comprendre ce dont il est question à cause du stress. C’est maintenant mon portrait de présentation qui est diffusé sur les écrans géants. Impossible de reculer et pourtant, je suis à deux doigts de tomber dans les pommes. Je sens la main rassurante de Phil sur mon épaule.
– Lyra, ça va être à toi dans une minute. Ta marque est en place au sol. N’oublie pas que ça glisse pas mal.
Je me tourne vers lui et je constate qu’il est livide. Blanc comme un bidet. Papy dirait : blanc comme un cul. Cette phrase de mon grand-père et cette vision de mon oncle tétanisé me font rire et me ramènent à la réalité. Phil semble lui aussi rassuré par mon sourire hilare. Il me tapote la tête.
– Tu sais ce que tu as à faire, pas vrai ? Allez, brille fort !
« Brille fort », c’était la devise de ma mère. C’est devenu la mienne, comme un mantra qui me donne envie de toujours m’améliorer. Je réponds « oui » de la tête à Phil. La chargée de production me fait signe, c’est à moi. J’inspire, j’expire, je rejoins ma marque, ma board à la main. Il fait noir, j’ai cette étrange sensation d’être seule au monde alors que je sais très bien que tous les regards sont braqués sur moi. Brille fort.
Les premières notes de ma musique démarrent, je regarde droit devant le menton haut, les paroles commencent, c’est mon top départ pour la chorégraphie. Je me penche vers l’avant pour quelques ondulations de tout mon corps. Je fais rouler ma planche, je monte dessus et c’est parti. Je commence par un aller-retour avec de simples pas accompagnés d’une chorégraphie du haut du corps sur la longue avancée de la scène vers les juges. Avec la poursuite lumière braquée sur moi, je ne les vois pas et je ne distingue pas non plus le public. Je fais une pause nette, puis j’enchaîne ensuite ma line en revenant vers le jury sans temps mort, en rythme parfait avec la musique : fakie push, cross step into Peter Pan, petite pause sur l’avant en mimant le mouvement des vagues avec mes bras, Ghost Ride 360 into pivot 180 sans perdre de vitesse puis tiger claw, je reprends un peu d’élan et je termine avec un one foot nose manual into shuvit. Je repars vers le fond de la scène avec quelques pas de base, mais un gros travail du haut du corps, et voilà, c’est terminé. J’ai effectué un programme sans aucune faute. La musique s’arrête, je prends la pose finale et voilà. C’est fini. Quel soulagement. Je ne suis pas tombée, j’ai tout géré comme je le voulais, c’était clean. Ouf. Le public applaudit, je crois que je n’avais jamais skaté devant autant de monde !
Comme convenu, je retourne tout au bout de l’avancée de la scène pour rejoindre le jury qui va débriefer ma performance. Je découvre qu’il est composé de quatre personnes car même la composition du jury est restée secrète jusqu’au bout. J’en connais trois. Park Jong Ki, aka PJK et Steven Fisher sont respectivement les PDG de PJK et de Griffin, qui organisent le concours. Il y a aussi Amber Jaden, la jeune productrice de 12 WEEKS qui a dirigé à la question pour l’enregistrement de l’interview de mon portait vidéo. La dernière juge est une superbe drag queen que je n’ai jamais vue. Son pupitre affiche son nom : Sixtine Chappelle. Ils me regardent tous en souriant.
Steven Fisher s’adresse à moi d’une voix enjôleuse.
– Bonsoir Lyra.
– Bonsoir, parviens-je à prononcer un peu essoufflée par la démonstration que je viens d’effectuer.
– Bravo à toi et bienvenue dans le programme, je suis ravie de voir que la France est représentée me dit-il simplement.
– Merci beaucoup.
Bonsoir Lyra, enchaîne Park Jong Ki, souriant malgré un ton un peu sec, bravo pour ta prestation. C’était très bien effectué, mais je n’ai pas été impressionné. Ça me paraît juste pour la suite de l’émission, mais nous verrons bien.
Ouch, ça fait mal. J’acquiesce de la tête, mais je n’ai pas le temps de me laisser émouvoir plus qu’Amber Jaden, la productrice enchaine.
– Bonsoir Lyra, je suis du même avis que JK, c’est divertissant à regarder, mais je n’ai pas eu l’effet « waouh » qu’on peut attendre dans une émission telle que 12 WEEKS. C’est trop simple en ce qui me concerne. Je n’ai pas eu l’impression de voir quelque chose d’exceptionnel. Or, c’est ce que l’on recherche, ce sont des talents hors du commun.
Je serre la mâchoire tout en continuant à sourire. J’ai bien envie de lui répondre que son équipe m’a appelée deux semaines avant le début du show, m’a imposé cet uniforme et m’a encouragée à faire quelque chose de simple pour cette première émission, mais là encore, je me contente de faire « OK » de la tête et du bout des lèvres. Enfin, la dernière jurée, Sixtine Chappell, s’adresse à moi.
– Moi aussi, je rejoins ce qu’on dit mes camarades pour le manque d’effet spectaculaire. Elle marque une pause comme si elle réfléchissait attentivement à ce qu’elle va ajouter. Cependant, j’ai l’impression que tu as joué la sécurité et que ce n’était qu’un apéritif de ce que tu sais faire. J’ai hâte de découvrir ta personnalité, Lyra, et j’espère que tu seras encore là la semaine prochaine pour nous montrer ça.
J’avais presque oublié, mais ce soir, comme chaque samedi soir, il y aura au moins une élimination. Vu les retours des juges après ma première prestation, j’ai bien peur de de n’avoir été qu’un bouche-trou. Je serais vraiment très déçue de quitter l’émission prématurément.

Phil me retrouve à la sortie du plateau, il a peine le temps de me serrer dans ses bras et de me glisser un « C’était super, tu as assuré » qui ne me console pas du tout, que je dois suivre Lynette, la chargée de production, pour rejoindre ce que l’on appelle « ROOM 12 ». C’est là qu’après chaque passage, les candidats patientent jusqu’à la fin de l’émission. La pièce est incroyable et toute la déco est aux couleurs du show. La moquette est rose, le logo 12 WEEKS s’affiche absolument partout. Une caméra attend dans un coin pour réaliser les interviews d’après prestation. Lynette m’accompagne jusqu’à un tabouret pour que je me confie à chaud et me pose des questions à la chaîne sans écouter mes réponses. Je parle comme un automate en essayant de m’appliquer pour faire des phrases correctes grammaticalement. En gros, j’explique que je suis très contente d’être là, que je suis satisfaite de ma prestation, mais que j’espère pouvoir montrer l’étendue de mes capacités dès la semaine prochaine.
Lynette m’invite ensuite à rejoindre l’autre bout de la pièce où sont disposés de nombreux fauteuils et canapés bleus en face d’un écran géant qui diffuse le direct. Pour le moment, les sièges sont vides car je ne suis que la troisième à être passée. Une fille et le jongleur qui est était sur scène juste avant moi discutent tranquillement en regardant ce qui est à l’image. Ils portent le même uniforme bleu, rose et gris que moi, sauf que la fille est bien plus stylée que moi. La manière dont est nouée sa cravate, le trait de liner qui fait ressortir ses yeux verts ses bijoux, le nœud qui attache ses merveilleuses boucles rousses, ses chaussures à talons… tout est canon ! Je me sens totalement terne avec mes cheveux raplapla et mes baskets toutes aussi plates. Quand j’arrive près d’eux, ils détachent leur regard de l’écran et se lèvent pour me saluer.
– Bonjour Lyra, moi c’est Ruby Walsh, je suis Irlandaise ! se présente la rousse.
Son fort accent et son grand sourire me donne instantanément envie de devenir amie avec elle.
– Bonjour Lyra, moi c’est Jimmy Nicolas, je viens de Haïti ! C’était canon ce que tu as fait !
– Bonjour, merci beaucoup ! Je n’ai pas été épargnée par les juges…
– Oui, on a entendu, rétorque Ruby ! Moi, j’ai ouvert le bal. Je suis chanteuse. Steven Fisher m’a dit qu’il attendait mieux de moi après ce qu’il avait vu en répétition…
– Et moi, j’étais tellement paniqué que je n’ai pas entendu leurs critiques ! continue Jimmy.
– Viens t’asseoir, on va regarder la suite ensemble, m’invite Ruby en désignant le canapé deux places sur lequel elle est installée.
À l’écran, un jeune homme d’une vingtaine d’année écoute les retours du jury. Avant que je n’aie le temps de comprendre quel est son talent, je lis « Josh Hunter, 20 ans, mentaliste, Indonésie ». C’est étrange de voir la scène sur laquelle je viens de passer à l’image. Je suis contrariée des commentaires du jury, mais satisfaite de ma performance. J’ai un goût amer dans la bouche parce que je me suis pliée aux demandes de la production et pourtant, ça n’a pas contenté le jury. J’essaie de suivre ce qui se passe dans l’émission, mais ce n’est pas facile de me concentrer avec les caméras braquées sur nous qui nous filment en continu. On m’avait prévenue que les caméras seraient partout, même en coulisses le jour des émissions. En plus du show, tout un tas d’autres vidéos seront diffusées sur Youtube : nos interviews, nos entraînements, nos répétitions, notre processus créatif, les événements récréatifs organisés par la production… En gros, la seule intimité que nous aurons, ça sera dans notre chambre, enfin j’espère.
Les événements s’enchainent plus vite que je ne suis capable de les assimiler. Après Josh, le mentaliste qui nous rejoint dans la ROOM 12, c’est au tour de Li Jin, une toute jeune pianiste, de prendre place sur le plateau face au jury.
– Oh, c’est un bébé ! me glisse Ruby, absorbée par la contemplation de l’écran géant. Il est inscrit qu’elle a 13 ans, mais elle a l’air encore plus jeune !
– Oui, je me sens très vieille tout à coup ! je lui réponds sur le ton de la plaisanterie.
– Non, mais regarde ce qu’elle fait, c’est dingue !
Effectivement, sa démonstration au piano est à couper le souffle. Li Jin semble vivre une transe avec son instrument. Ses mains valsent sur les touches avec une rapidité telle que l’œil ne peut les suivre. On dirait que la vidéo est en vitesse fois deux. Je n’ai aucune idée du morceau classique qu’elle joue, mais il me donne envie de faire une improvisation sur ma planche… À peine ai-je le temps d’imaginer les figures que je pourrais enchaîner, que sa démonstration touche à sa fin.
– Elle est incroyable… murmure Ruby admirative.
– C’était trop court, je veux l’écouter encore et encore ! renchérit Jimmy le jongleur.
– Pareil ! Je suis fan d’elle, je complète.
– La concurrence est rude, reprend Ruby, nous remettant d’un coup dans le contexte de la compétition.
Je n’ai aucune chance de survivre à cette émission si tout le monde affiche ce niveau de virtuosité. Je commence à avoir mal au ventre. À nouveau, je respire un peu plus fort pour me détendre. D’un geste simple, Ruby pose sa main chaude sur la mienne qui est toute fraiche et, comme si elle avait deviné ce qui m’inquiète, me chuchote :
– Arrête de stresser, tu étais super. Ne te compare pas, sinon, tu vas passer à côté des chouettes moments de cette expérience.
Ruby semble si sure d’elle, si sereine et en même temps, tellement pétillante. On voit qu’elle est dans son élément. Et pourtant, elle prend le temps de me rassurer alors qu’elle ne me connaît que depuis quelques minutes.
– Merci, je sais, c’est débile de paniquer, mais je n’ai pas l’habitude de tout ça, dis-je en montrant la caméra braquée sur nous qui ne manque aucun de nos échanges.
– Alors, faisons bonne figure dit-elle en se levant pour accueillir Li Jin qui arrive en souriant largement, laissant apparaître un appareil dentaire scintillant. Bonjour, tu étais géniale, bravo !
La jeune fille nous salue avec déférence, elle a l’air si heureuse d’être ici. Je devrais m’inspirer d’elle ! Ruby a raison, je ne dois pas m’encombrer le cerveau avec des ruminations inutiles. 12 WEEKS est une aventure unique dans une vie, j’ai la chance d’être là, je vais en tirer le meilleur parti. Et si je dois partir ce soir, ainsi soit-il !
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