12 weeks romance

Phil m’attend devant le bus qui est prêt à partir au studio. Il est tellement soucieux que je remarque pour la première fois sa ride du lion qui se creuse.
– Que se passe-t-il ? je demande, inquiète.
– Tu me promets de ne pas paniquer ? répond-il.
– Dépêche-toi, crache ta Valda, le bus va partir sans moi.
Oui, quand je stresse, j’ai tendance à utiliser les expressions de Papy.
– La production vient de m’annoncer que tu ne peux pas utiliser la musique de Croyance ce soir. Elle n’a pas réussi à obtenir les droits de diffusion.
– C’est une blague ?
J’ai l’impression que le sol se dérobe sous mes pieds… Sans cette chanson, ma prestation n’a aucun sens.
– On va utiliser la version originale de « L’air de rien », celle des années 60. On va faire des arrangements sur le rythme en répétition tout à l’heure.
– Mais elle n’a rien à voir avec celle de Croyance… je rétorque.
– Oui, mais on n’a pas le choix…
Impatient, le chauffeur du bus klaxonne. Lynette, la chargée de prod qui s’occupe de moi me fait signe de monter. Je laisse Phil sur place en lui faisait clairement la gueule. Je sais qu’il n’y est pour rien, mais je ne peux m’empêcher de lui en vouloir. Je monte dans le bus en fusillant Lynette du regard parce que pour le coup, elle fait partie de cette production qui ne fait rien pour m’aider. Je cherche une place à côté de mes amis, mais Atlas et Cosmo sont déjà installés côte à côte, Cosmo m’adresse un sourire inquiet alors qu’Atlas est concentré sur son tricot. Le siège à côté de Ruby est occupé par un caméraman qui est en train de filmer ma montée. Je continue donc vers le fond du bus pour m’installer dans un espace où il y a deux places libres. Je m’assois à peine qu’une voix grave me demande :
– Je peux m’installer à côté de toi ?
Encore contrariée par cette histoire de musique, je réponds par un grognement et d’un signe de tête signifiant « oui », sans même regarder de qui il s’agit. Je suis bien trop occupée à ruminer et surtout, à paniquer. Que vais-je pouvoir proposer ce soir ? Ça ne va ressembler à rien ! Mes mains commencent à se crisper sur mes genoux, non plus de colère, mais de peur. Mon menton tremble… Oh bon sang, je vais pleurer… Non, pas ici, pas dans ce bus avec les caméras qui nous traquent chaque seconde. Alors que coule ma première larme, je lève le nez et vois justement un caméraman qui s’approche… Formidable, je vais être filmée en train de pleurer en 4K devant le monde entier, comme si ma situation n’était déjà pas assez critique !
– Vite, penche-toi vers l’avant, comme si tu faisais ton lacet, chuchote le jeune homme assis à côté de moi tout en appuyant sur le haut de mon dos avec une main ferme et en posant sur moi son blouson.
Je l’entends répondre à la question du caméraman : « Oui, j’ai hâte d’être ce soir pour montrer la richesse culturelle de notre beau pays », tout en gardant la main posée sur ma nuque pour me maintenir courbée. Ce contact doux me réchauffe et m’apaise étrangement. Je pourrais rester ainsi des heures malgré l’inconfort de cette position. Comme il ne parle plus, j’esquisse un mouvement pour me redresser. Avec une délicatesse immense, il fait courir ses doigts sur ma nuque en une caresse qui me tranquillise et m’électrise à la fois. Si j’étais un chat, je ronronnerais. Au bout d’une vingtaine de secondes, il retire sa main, soulève son blouson et murmure à mon oreille : « La voie est libre, tu peux te redresser ». En me relevant, je découvre le profil parfait de Shin. Je frissonne un peu plus en comprenant que les micro-caresses qui m’ont donné tant de plaisir il y a quelques secondes ont été prodiguées par ce jeune homme si charmant. Il se tourne vers moi en me regardant droit dans les yeux et essuie ma joue avec un mouchoir qui semble apparaître dans sa main comme par magie. Ce geste d’une intimité folle me fait accélérer le cœur. Quand il a fini, il me tend une des bouteilles d’eau mise à disposition dans le bus.
– Tu en veux ?
– Oui, merci, je parviens à répondre.
Il y a quelques secondes, j’allais faire une crise de larmes et maintenant, tout mon corps est chamboulé par les gestes et les attentions de Shin.
– Quelque chose ne va pas ? interroge-t-il avec douceur.
Je pourrais faire comme si tout allait bien et passer à autre chose, mais sa manière de me regarder me donne confiance et m’invite à la confidence.
– Je ne vais pas pouvoir utiliser la musique sur laquelle je me suis entraînée toute la semaine. Je n’ai aucune idée de ce que je vais présenter ce soir et ça me fait vraiment peur, je lui confie d’une voix tremblante.
– Oh, je vois. Les surprises de la production comme on les aime…
– Je suis tellement en colère, c’est injuste, j’avais un numéro super au point. C’est foutu, je vais me faire sortir ce soir.
– Chez nous, en Corée, devoir modifier une prestation au dernier moment, ça fait partie de la formation. L’idée, c’est de trouver un plan B, d’être créatif. C’est de faire du mieux possible avec ce qu’il y a sur le moment et de se concentrer encore plus sur les détails. Le principal, c’est que le public ne s’en rende pas compte et que le plaisir de l’artiste soit visible.
– Tu dis d’une manière très subtile que je dois arrêter de me plaindre et tout donner ?
– Je dis que ça serait dommage que tu partes ce soir alors que l’on n’a pas eu le temps de se connaître plus.
Je me sens rougir de la racine des cheveux jusqu’à la pointe des pieds. Je rêve où il me drague outrageusement ?
– Je… Oui… Tu as raison, je vais me reprendre… Et d’ailleurs, tu m’as donné une idée, merci !
– À ton service. N’hésite pas à faire appel à moi, Lyra. Moi, c’est Shin, conclut-il en souriant avant d’enfiler son casque pour écouter de la musique.
J’essaye de ne pas sourire trop fort en réalisant qu’il connait mon nom… Et j’envoie tout de suite un message à Phil pour lui expliquer mon plan B pour ce soir.

La dernière note de musique retentit et je prends la pause finale. Le public applaudit, mission accomplie ! Mon cœur bat à une vitesse surnaturelle car j’ai dépensé une énergie incroyable dans cette prestation, mais aussi parce que j’ai eu très peur que cela ne donne rien. À part ma tenue de french-cancan, tout était parfait ! Dans le bus, j’ai eu une illumination : appeler les potes à la rescousse. Titouan et Malo, les deux meilleurs amis de Phil sur Grande-Île ont monté un groupe de musique électro indépendant qui a son petit succès dans la région. Phil leur a envoyé un message d’urgence en leur demandant de produire un son avec la même rythmique que « L’air de rien » et un sample de la Marseillaise pour le côté frenchie. Six heures plus tard, ils ont envoyé le morceau avec une autorisation de diffusion à donner à la prod. C’était trop tard pour que je puisse répéter en musique, mais j’ai écouté le morceau en loges en répétant mes lines dans ma tête. La prestation que j’achève à l’instant était donc la toute première avec cette musique et je m’en suis sortie comme une cheffe.
Je m’avance sur le devant de la scène pour recevoir les retours du jury. J’ai beau essayer de deviner ce qu’ils pensent, avec leur sourire de façade, c’est très compliqué de savoir s’ils ont apprécié ou non. PJK commence.
– Bonsoir Lyra. Merci pour ta performance. J’ai noté une hausse de niveau de tes difficultés, je te félicite pour ça. En revanche, je suis assez gêné par ta tenue qui n’avait pas grand-chose à voir avec ta prestation. Ta direction artistique manque de cohérence, c’est dommage.
– Oui, cette tenue de french cancan, c’est très cliché, Lyra, insiste Amber Jaden.
Je souris pour ne pas crier de colère. Comme si j’avais eu le choix de porter cette robe pourrie…
– Lyra, ta virtuosité sur cette planche me séduit. Je ne comprends pas non plus le choix vestimentaire, mais tu m’as emportée dans ton tableau, j’étais avec toi en France pendant ce quelques minutes, merci, me dit Sixtine Chappell.
– Ton niveau en longboard-dancing est incroyable, Lyra, je te vois bien intégrer un de mes spectacles dans le futur, mais effectivement, pas avec cette robe, termine Steven Fisher.
Je remercie les jurés et sort de scène en roulant sur ma planche, la tête haute malgré cette robe ridicule et une certaine amertume après les critiques. Mais avouons-le, je suis complètement d’accord avec l’avis des juges.

– Nous demandons maintenant aux concurrents que nous allons appeler de s’avancer face à nous, annonce Steven Fisher.
Les jurés viennent de féliciter les auteurs des meilleures prestations. Wander Boyz a proposé un tableau à la fois traditionnel où les membres portaient de magnifiques hanboks en soie. Les Sénégalais de Water Crew ont également proposé une danse traditionnelle incroyable mêlée avec du hip-hop. Ruby a aussi été félicitée ! Elle a chanté une berceuse irlandaise d’une douceur immense, toute l’assemblée était captivée par sa voie de velours et son regard envoutant ! Je suis tellement fière d’elle.
– Trio Warszawa, Josh Hunter, Lyra et Peter Grey, vous avez été les moins performants ce soir, déclare Steven Fisher.
Je serre les mâchoires et m’avance vers le jury en masquant du mieux possible un soupir de déception. Tout l’entrainement de la semaine n’a servi à rien, toute l’énergie dépensée aujourd’hui pour faire bonne figure avec ma nouvelle musique non plus, ma prestation est foutue en l’air à cause de cette maudite robe ! Je déteste les stylistes, la prod et encore plus Amber Jaden qui prend un malin plaisir à me voir en difficulté.
– Ce soir, il y aura deux éliminations.
Bon, j’ai une chance sur deux de rester…
Alors que PJK va reprendre la parole, Josh, le mentaliste indonésien lève la main pour prendre la parole.
– Je voulais vous annoncer que j’ai découvert le porte-clef d’immunité caché dans la FACTORY 12, dit-il en levant la main qui tient le précieux sésame au-dessus de sa tête.
L’assemblée, les concurrents et les juges sont sous le choc. Ça ne fait plus qu’une chance sur trois, les affaires se compliquent pour moi.
– Très bien, Josh, mes félicitations, reprend PJK. Raconte-nous comment tu l’as découvert.
– Je ne peux pas vous donner tous mes trucs, mais c’est grâce à mes capacités de mentaliste, répond l’Indonésien.
– Eh bien, Josh, tu es sauvé ce soir, tu peux rejoindre les autres. Je vais donc annoncer les résultats de cette deuxième émission et annoncer le nom du ou des concurrents qui restent en lice pour gagner un contrat de 150000 dollars lors du show final.
Edyta, l’une des filles du Trio Warszawa prend ma main et sa copine Daria saisit celle de Peter Grey, le ventriloque. Les lumières braquées sur nous sont tellement puissantes que je ne vois rien en face de moi. J’ai l’impression que je vais tomber dans les pommes. PJK fait trainer le suspense, afin de faire monter un,peu plus la tension. Si un médecin prenait la mienne en ce moment, je ferais éclater l’appareil !
– Nous avons voulu récompenser les progrès techniques indéniables d’un concurrent et c’est donc… Lyra, notre skateuse française qui retourne avec ses camarades à la FACTORY 12 ce soir !
Un énorme « pop » retentit et une pluie de longs confettis roses et bleus tombe sur moi. Sous le choc, je ne réalise pas ce qu’il se passe jusqu’à ce que Ruby, Atlas et Cosmo se jettent sur moi pour me féliciter.
– Félicitations Lyra ! Et bonne route à Peter Grey et au Trio Warszawa ! conclut Steven Fisher.
Le générique de fin se lance, les autres concurrents arrivent pour me féliciter et consoler les éliminés, Je suis aux anges ! Une semaine de plus, je reste une semaine de plus ! Parmi les visages heureux autour de moi, je croise celui de Shin qui me sourit avec douceur. Oh my God, ce garçon est vraiment trop charmant pour que je ne m’emballe pas. Tout à coup, une machine de pyrotechnie située sur le bord de la scène se met en route et lance des étincelles. Comme au ralenti, je remarque un long filament de confetti en papier qui prend feu. Il descend droit sur la manche du hanbok de Shin. Je cours vers lui pour le pousser hors du danger. Le temps de parcourir les quelques mètres qui nous séparent, la soie de son hanbok s’embrase. Sans réfléchir, j’arrache ma jupe pour étouffer les flammes sur l’avant-bras du jeune-homme.

Cette semaine nous vous proposons le calendrier de juin à télécharger juste ici !

