12 weeks romance

– Je vais te lancer un décompte et tu pourras y aller, Lyra. La caméra va s’approcher de toi en glissant rapidement et quand elle est face à toi, tu la regardes intensément ou tu fais une petite mimique, OK ? m’explique le caméraman.
Alors que l’émission continue en direct, je suis maintenant installée dans l’espace où se trouve la glambot censée capturer des petites capsules vidéo qui seront montrées à l’écran avec nos numéros de vote en attendant la délibération du jury. J’étais sensée faire des tests avec la caméra la semaine passée, mais elle était en panne, je n’ai donc pas pu m’entraîner.
Je n’ai aucune idée de ce que je peux proposer comme regard intense ou petite mimique, je vais essayer d’avoir de l’assurance, ça sera déjà bien. Je ne sais pas où est Phil, pourtant, j’aurais bien besoin de son soutien dans un moment tel que celui-ci. Je suis sûre que Ruby va se débrouiller comme une star dans cet exercice, il faut que je m’inspire d’elle.
– 3, 2, 1, c’est à toi ! me lance le caméraman.
J’entends un bref « ziiiiiiip », la caméra passe devant moi, j’essaie de la regarder aussi intensément que possible.
– Non, ça ne va pas, Lyra, on dirait que tu as vu un fantôme, on recommence ! lance le caméraman. 3, 2, 1, c’est à toi !
Pas le temps de respirer, le « ziiiiiiip » à nouveau, j’attrape l’objectif de la caméra du coin de l’œil en souriant légèrement et voilà.
– Bon, ça ira à peu près pour cette fois. Merci Lyra. Allez, on enchaîne avec Josh Hunter.
Josh, le mentaliste indonésien, prend ma place. Il a l’air détendu et complètement à l’aise avec l’exercice. Quant à moi, je repars vers la ROOM 12 escortée par Lynette qui parle à je ne sais qui dans son casque micro. Sur le chemin, je croise Ruby qui se dirige vers la glambot. Elle me fait un clin d’œil complice qui me fait me sentir moins seule.
De retour dans la ROOM 12, je ne sais pas trop où m’asseoir car ma place et celle de Ruby ont été prises par de nouveaux arrivants. Il y a foule et tous les fauteuils sont presque occupés. Je trouve quand même une petite place au dernier rang, à côté de deux jeunes hommes qui se ressemblent tellement qu’il est impossible pour eux de cacher qu’ils sont frères, peut-être même jumeaux. Seule différence majeure : l’un est très bouclé alors que le deuxième a les cheveux coupés à ras. Eux aussi, ils sont beaux à couper le souffle. C’est un talent show de top models ou quoi, cette émission ?
Sur l’écran, c’est désormais Mariam, une slammeuse Réunionnaise, qui se présente. C’est la 21e et dernière candidate. Il y a trop de monde dans cette salle pour que je parvienne à me concentrer sur sa performance. Venant d’une petite île, je n’ai pas l’habitude de la foule et cela me rend toujours un peu nerveuse d’être entourée de monde. Je donnerais cher pour pouvoir respirer un bol d’air frais dehors, mais l’émission n’est pas terminée.
L’un des deux frères assis à côté de moi, celui avec les cheveux courts, tourne la tête régulièrement de mon côté, comme s’il cherchait à engager la conversation. Il semble aussi mal à l’aise que moi… Alors, je me lance et me présente.
– Salut, je suis Lyra, de France.
– Salut, moi c’est Cosmo, du Brésil. Et ça, c’est mon grand frère Altas.
L’autre frère se penche pour me faire coucou.
– On fait du trampoline synchronisé, et toi ?
– Je fais du longboard dancing.
– C’est quoi exactement ?
– C’est de la danse sur un grand skateboard, avec des acrobaties aussi.
– Ça a l’air super cool ! me dit Atlas, le plus chevelu des deux frères.
– Je n’ai pas pu voir votre prestation, elle s’est bien passée ?
– Oui, super, répond Cosmo, mais tout le monde a l’air très fort donc on ne sait pas si on va rester ce soir…
– Je me pose la question aussi, vu que les juges ont été un peu durs avec moi.
– Désolé pour toi, me dit Atlas d’un air sincère.
– Oh, c’est pas grave, je ne suis pas venue pour rester longtemps de toute façon.
– Ça serait chouette que l’on reste tous, histoire de mieux se connaître, enchaine Cosmo en me regardant dans les yeux.
– Euh, oui, a serait chouette, parviens-je à balbutier, un peu émoustillée par l’intensité avec laquelle il prononce cette phrase.
– Ah, Lyra, tu es là ! s’exclame Ruby qui vient s’installer sur le fauteuil à côté de moi.
– Ruby, je te présente Cosmo et Atlas, ils font du trampoline et viennent du Brésil.
– Enchantée, je suis Ruby, chanteuse irlandaise.
– Ravis de te rencontrer, Ruby, répondent les deux frères en chœur.
– Dis-moi, me souffle Ruby à voix basse, je vois que tu choisis bien tes voisins !
Elle me fait un « waouh » silencieux pour souligner à quel point les frères brésiliens sont canons. Auquel je lui réponds un « je sais » tout aussi silencieux qui la fait marrer.
« Tout le monde sur le plateau principal dans 3 minutes pour l’annonce des résultats » ordonne le réalisateur dans les enceintes suspendues aux quatre coins du plateaux. Les concurrents se lèvent pour se rendre sur la scène où l’on nous range par ordre de passage. Ruby est numéro 1, je suis numéro 3. Wander Boys est 12, quant à Cosmo et Atlas, les frères brésiliens, ils sont 18. On les gardera pour chaque émission. Quand j’ai su que l’on m’avait attribué le chiffre 3, ça ne m’a pas étonnée. C’était comme un clin d’œil du destin ! Je suis née le 3 mars, autant vous dire que c’est mon chiffre porte-bonheur depuis toujours ! Est-ce qu’il va faire marcher sa magie aujourd’hui ? On ne va pas tarder à le savoir.

Nous sommes tous alignés sur la scène avec chacun un grand drapeau de notre pays qui flotte derrière nous. On dirait la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques. Sur l’écran de contrôle, les glambots de chaque candidat tournent en boucle. Je ne vois pas dans les détails, mais je sens bien que j’ai l’air figée sur la mienne… J’ai l’impression que tout le monde a plutôt bien réussi sa glambot. Les garçons de Wander Boyz font des cœurs avec leurs mains. Ruby, elle, sourit au-dessus de son épaule et ressemble à une star de cinéma. Sur le plateau, elle n’est pas loin de moi. Je l’observe du coin de l’œil. Elle est ultra à l’aise face au public et elle prend la lumière de manière spectaculaire, une vraie star. Est-ce que ça s’apprend ou c’est naturel ?
Les membres du jury reviennent s’asseoir derrière leurs pupitres. Ils ont l’air solennel. J’ai l’impression d’être une condamnée qui attend sa sentence. Comment ai-je pu croire que j’avais ma place dans un survival show international ? Là, maintenant, je ne rêve que d’une chose : enlever ces habits étriqués et rentrer à la maison pour retrouver Papy, Mamie, Alice, Tim et les autres… Je me maudis d’avoir accepté. Ça avait l’air fun sur le papier, en vrai, ça ne l’est pas du tout… Si je suis éliminée, je serais évidemment vexée, mais aussi ravie de pouvoir rentrer chez moi.
C’est Steven Fisher, le PDG de Griffin, qui commence à parler en s’adressant à nous tous.
– Nous avons cherché dans le monde entier des jeunes talents hors-pair de moins de 21 ans. Nous avons retourné le monde du spectacle, de la musique, du sport pour dénicher des numéros qui nous laissent bouche-bée. La bonne nouvelle, c’est qu’en vous regardant performer ce soir, que je pense que nous avons réussi. L’autre bonne nouvelle, c’est que j’entrevois chez chacun une grande marge de progression et mon instinct me dit que ces douze prochaines semaines, nous allons assister à des spectacles hors du commun. Alors pour commencer, merci à vous tous, jeunes talents, pour votre engagement et vos performances.
– Nous voulions mettre en avant deux numéros qui nous ont particulièrement plu et qui sortent du lot, continue PJK.
Le silence se fait intense. Les concurrents autour de moi retiennent leur souffle. On rêve tous d’être ceux dont PJK parle, mais je sais que ma performance du jour ne m’attirera pas les louanges du jury.
– Il s’agit de Li Jin et de Wander Boyz, avancez-vous s’il-vous-plait.
Le jury, le public et les participants les applaudissent alors que la jeune pianiste chinoise et le groupe coréen saluent et remercient les juges. Les garçons sautillent partout et se congratulent, ils sont tellement spontanés, ça fait plaisir à voir. De son côté, Li Jin semble toute étonnée. Je comprends les choix du jury, moi aussi j’ai beaucoup apprécié ces deux performances qui étaient pourtant très différentes l’une de l’autre. Chez Li Jin, il y a la virtuosité musicale classique, chez Wander Boyz, il y a cette énergie contagieuse qui donne le sourire. Tous les deux m’ont procuré de belles émotions, ils méritent les félicitations.
– Malheureusement, c’est une compétition et nous devons faire des choix, déclame soudainement Amber Jaden, la productrice, jettant un froid après ce beau moment de joie. Je vais demander à trois participants de s’avancer devant nous et nous allons annoncer les éliminations.
Là encore, la tension qui circule entre les candidats devient palpable. Amber Jaden prend tout son temps pour annoncer les noms des condamnés et elle semble y prendre un malin plaisir. Ces quelques secondes sont interminables. Le stress est tel que je peine à avaler ma salive.
– Peter Grey, Trio Warszawa et Lyra, approchez-vous s’il-vous-plait.
À l’appel de mon nom, je ressens comme un coup de poignard dans le cœur. Je le savais, je le sentais, mais il n’empêche que ça fait mal de faire partie des moins bons. Je m’avance, tout mon corps tremble. Allez Lyra, tiens le coup, c’est juste un mauvais moment à passer. J’use de toute mon énergie pour empêcher mon menton de trembler frénétiquement et surtout, pour ne pas pleurer. Bêtement, je pense à mes grands-parents et à tous mes amis prévenus par Alice qui sont devant leur ordinateur en train de me regarder. Ils doivent être bien déçus de s’être levés en pleine nuit pour assister à ma débâcle.
– Mesdemoiselles du Trio Warszawa, vous avez une bonne énergie, votre manière de réinterpréter la musique classique avec vos instruments est cool, vous jouez bien, mais on vous a senti fébriles, dit Sixtine Chappell aux trois jeunes filles polonaises qui sont à côté de moi. On a même entendu quelques fausses notes.
– Oui, toutes nos excuses, c’était le stress, répond l’une des jeunes filles blondes.
– Lyra, tu as un talent indéniable sur ta planche à roulettes, mais ça manquait de fun, c’était trop lisse, continue Amber Jaden. Tu ne peux pas te contenter de faire le minimum sur une émission telle que 12 WEEKS. Si tu restes, nous en attendons beaucoup plus de toi.
– Très bien, madame, je parviens à répondre la mâchoire crispée.
– Peter Grey, tu es ventriloque. Ton talent est très impressionnant, reprend PJK, mais il est un peu démodé. Je pense que tu peux travailler pour offrir quelque chose de plus moderne pour l’émission.
– Merci du conseil, Monsieur, répond Peter avec une voix grinçante, par le biais de sa marionnette qui représente un vieux monsieur à l’air mal aimable, déclenchant l’hilarité du public.
– Nous avons beaucoup débattu pour savoir qui allait nous quitter lors de cette première émission. Ça a été très tendu entre les membres du jury, ce qui nous laisse imaginer à quel point cela sera de plus en dur au fil des émissions continue PJK.
Un long silence pèse sur le plateau. Qui de nous va devoir quitter l’aventure ce soir ?
Mon ventre gargouille tellement de stress que je pense que les ingénieurs du son peuvent l’entendre en régie… Ce suspense est insoutenable pour une personne aussi peu patiente que moi. Je suis prête à remonter dans l’avion. Allez, qu’on en finisse !

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